En pensant à Clara



regret

Ce fut le premier mot qu'il vit.

Par acquit de conscience, mais aussi pour se faire encore plus mal, il lut la lettre jusqu'au bout.
C'était la quatrième depuis qu'il avait envoyé son histoire à des éditeurs. Elles se ressemblaient toutes : les formules étaient presque identiques, le ton poli et indifférent, en post-scriptum on le priait de réclamer son manuscrit, qui sinon serait détruit après un certain délai. Dans celle-ci on lui accordait un mois.


Extrait de Carmelle Endicott
(suite en bas de page)




L’interview






Jamais elle n’aurait cru que tous, sans exception, accepteraient de lui parler. Elle n’aurait pas parié un centime sur leur consentement, encore moins sur leur promptitude à lui répondre. Il lui avait suffi de leur téléphoner, le nom de Maxime avait fait le reste.



Extrait de A propos de Maxime
(suite en bas de page)

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Carmelle Endicott
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Un jour Maxence s’aperçoit que ses parents sont devenus vieux. Elle entreprend alors un voyage immobile aux confins de sa mémoire, jalonné par les déménagements qui ont marqué sa vie. En laissant libre cours à ses souvenirs et en imaginant le passé de sa mère, qu’elle reconstitue à partir de quelques photographies et des rares histoires que celle-ci lui a racontées, Maxence réussira-t-elle à démêler ses sentiments et à pardonner ce qu’elle ne peut oublier ?

« Elle a parlé longtemps et lorsqu’elle s’est arrêtée j’ai eu l’impression d’être redevenue une enfant. Le tas de photos sur la table était un fouillis aussi indescriptible que les pensées qui m’assaillaient. »

A vingt-huit ans, Johanna a écrit sous un pseudonyme un livre provocateur et inclassable dont elle envoie le manuscrit à sa mère, Lucile, après avoir reçu d'un éditeur une réponse favorable. Quand le livre est publié, la réaction première de Lucile cède peu à peu la place à d'autres sentiments. Face à un psychanalyste très particulier, cette femme d'aujourd'hui s'exprime alors sans tabous et renoue avec une colère venue du passé.

«Quelques jours plus tard j'ai reçu son manuscrit par e-mail. C'était un document Word. Je l'ai ouvert et j'ai lu la première phrase : En plus d'être folle ma mère est alcoolique, suicidaire et nymphomane.»




Dans le train qu’elle prend chaque matin, Carmelle Endicott, célibataire d’une cinquantaine d’années, institutrice et membre du comité de lecture d’une maison d’édition, fait la connaissance d’un jeune professeur de français. Une nuit, ce dernier entre chez elle par effraction…

« Il tendit l’oreille. Le bourdonnement d’un réfrigérateur lui parvint distinctement, s’intensifia quelques secondes, puis cessa. Il s’engagea à pas de loup dans le couloir, retenant sa respiration pour entendre la sienne, mais le silence était vertigineux. »

Dans un parking souterrain, Maxime est retrouvée morte, assassinée. En interrogeant ses proches et en lisant son journal intime, la médecin légiste éprouve envers elle une forte empathie et lui parle.

« Plus tard des policiers t’ont entourée. Avec une craie blanche l’un d’eux a tracé autour de toi une silhouette toute en courbes douces, bonne femme en pain d’épices. Pourtant tu étais d’une minceur extrême, sur la table d’autopsie les os de tes hanches saillaient joliment contre ta peau, pareils à ceux d’une adolescente. »

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A vingt-huit ans Johanna a publié un livre provocateur et inclassable, auquel sa mère, Lucile, a répondu par un roman où elle parlait à un psychanalyste très particulier. Quelques années plus tard, Lucile écrit la suite de ce roman. Et la fin.

"Bruno a une personnalité psychorigide, moi je dis qu’il monte des cubes les uns sur les autres, jusqu’à ce que la pile s’écroule, lui tombe dessus et lui fasse suffisamment mal pour qu’il s’abstienne pendant quelque temps d’échafauder une nouvelle pile."


Il sentit Clara s’approcher, la pression de ses seins contre son dos. Il lui fit face. Son regard était déjà plein d'une tendresse inquiète.
– Ils écrivent quoi, exactement ?
Sa question, sa sollicitude et l’attente qu’elle ne pouvait dissimuler le remplirent d’une sourde colère. Il lui tendit la lettre.
– Toujours la même chose.

Le visage de Clara laissait paraître ses émotions. Elle lut la lettre, sourcils froncés, la posa sur le bureau et leva les yeux vers lui. Refusant de s'y attarder, il tourna les talons pour aller à la fenêtre. Bientôt il entendit la porte se fermer derrière elle et ses pas dans l'escalier, puis le silence. Il l'imagina dans leur chambre, allongée sur le lit. Pourquoi avait-il fallu qu'il écrive cette histoire ? Et surtout, pourquoi l’avoir envoyée à des éditeurs ? Ce n’était pas sa véritable intention. Il avait seulement voulu se libérer de ses démons et une soixantaine de feuilles avaient suffi.

Un dimanche matin, il les avait données à Clara. Ils étaient couchés côte à côte, il voyait son profil incliné vers la page dactylographiée. Elle venait de tourner la cinquième lorsqu’elle dit doucement, comme pour elle‑même :
– Si, tu m’avais parlé de lui.
Elle se remit à lire tandis qu’il la contemplait. Quand elle eut terminé, elle posa les feuilles à côté d’elle et l’enserra de ses cuisses, sa poitrine tout contre la sienne. Après quelques minutes, durant lesquelles il avait perçu les battements de son cœur, elle se redressa et appuyée sur les paumes, le buste tendu, l'air décidé, plongea son regard dans le sien.
– Tu ne devrais pas garder ces souvenirs pour toi. C’est une histoire qui aurait pu arriver à tout le monde, ça peut toucher les gens.

Elle se laissa retomber à son côté, logea sa tête au creux de son épaule. Il aimait son souffle dans son cou et le poids de son bras sur son ventre. Mais elle se redressa à nouveau, l’embrassa à la volée, puis se leva en lui tendant la main.
– Viens, j’ai envie de marcher.

Il se rappelle sa main dans la sienne.

Ils avaient fait une longue promenade au bord de l'Yerres, Clara ne cessait de parler et son excitation le gagnait peu à peu. Il voulait cependant qu'elle comprenne pourquoi il avait écrit ce livre. Elle nommait déjà ainsi les soixante pages dactylographiées qui étaient restées près du lit, de son côté. Des mots lui étaient venus pour extraire le passé de sa mémoire, lui ôter son pouvoir, le rendre inoffensif, ils n'étaient pas un livre. Elle répondit qu'elle comprenait, pourtant – elle en était certaine – il fallait que cette histoire soit publiée, que ces feuilles reliées par une spirale en plastique deviennent un vrai livre que l'on trouverait partout, dans les librairies, au rayon des grandes surfaces, et aussi dans les bibliothèques municipales. Elle parlait avec passion, lui ne faisait que la regarder. Le ciel était bleu vif et les feuillages des grands arbres qui bordaient la rivière se reflétaient dans l'eau verte du lavoir où ils s'étaient assis. Clara enleva ses sandales pour y baigner ses pieds nus.
Il voyait ses beaux pieds pâles et osseux déformés par les reflets moirés, ses jambes rondes et ses genoux pointus découverts par sa jupe qu'elle avait relevée et tassée entre ses cuisses. Elle se tourna vers lui, comme si elle avait entendu sa prière muette, et l'embrassa.
Un long baiser.



Il ouvrit la fenêtre pour respirer l'air du dehors. La brume stagnait sur la rivière, lui donnant une allure inhospitalière. Comment pourrait-il oublier l'enthousiasme de Clara, sa force de persuasion ? Il sentit la colère grandir et s'enfler en lui comme ces souvenirs qui avaient pris chair alors qu'il aurait voulu les enfouir tout au fond d'un tiroir, à défaut d'avoir pu les enterrer dans un endroit inaccessible. Clara avait eu tort, à cause d'elle il devait maintenant lire ces mots de rejet. ça ne finirait donc jamais ?


Il se rappelle la déception dans ses yeux. Pourquoi lui a-t-il tourné le dos, pourquoi l’a-t-il laissée quitter la pièce ? Désormais il est seul et il noircit à nouveau des pages vierges, mais cette fois il ignore quels sont les démons et où ils se cachent. Peut-être ne sont-ils que le produit de son imagination, peut-être est-il en train de devenir fou… il ne cesse de revoir le poignard briller dans le faisceau de sa lampe.

Son visage était si paisible que si elle n'avait pas eu les yeux ouverts, on aurait pu la croire simplement endormie. Mais le manche d’un poignard ressortait telle une broche de nacre blanche sur son peignoir de soie mauve.
On l'a poignardée avec une broche blanche. A peine a‑t‑il formulé la phrase qu’il éclate de rire, puis frissonne violemment.

poignardée avec une broche blanche


Les cinq mots se sont un peu écartés les uns des autres, soudain ils sont pris d’un frémissement, il les voit qui s’éparpillent, se répercutent dans son crâne, se heurtent entre eux, prennent leur essor et enfin se déploient en tous sens autour de lui, animés d’une vie erratique et sauvage, à la façon des chauves-souris qui le soir venu sortent de leur cache pour voleter au-dessus des promeneurs.

Non, il n’est pas fou, il se souvient qu’il était entré dans l’appartement comme il avait appris à le faire, à chaque fois avec un peu plus de facilité, de silence, de discrétion, avec un peu moins de peur, de sueur. Son cœur battait juste un tout petit peu plus vite, mais ses mains étaient sèches et ne tremblaient pas. Il avait ouvert la porte du premier coup, s’était glissé à l’intérieur et l’avait refermée doucement.

Il tendit l'oreille. Le bourdonnement d’un réfrigérateur lui parvint distinctement, s’intensifia quelques secondes, puis cessa. Il s'engagea à pas de loup dans le couloir, retenant sa respiration pour entendre la sienne, mais le silence était vertigineux.
Elle gisait sur le parquet, les yeux grands ouverts. Elle paraissait âgée, petite et mince, mais ses seins tendaient le tissu autour du manche de nacre. Son visage était plus banal que dans son souvenir, ses yeux noirs insondables.


Il se rappelle tout cela, mais il ne sait plus comment il a réussi à sortir de l'appartement et à rentrer chez lui, comment il a pu s’allonger près de Clara et caresser son dos lorsqu'elle l'en pria d'une voix endormie.

Elle murmura encore quelques mots indistincts et se blottit contre lui. Il passait et repassait ses doigts sur la peau douce et chaude et son cerveau était vide, son cœur glacé et il avait l'impression que sa main ne lui appartenait pas. Clara poussait de temps à autre un petit soupir de bien-être, puis sa respiration se fit plus forte et elle commença à ronfler légèrement. Il retira sa main et fixa son regard sur le mur opposé à la fenêtre, juste à la lisière du plafond où la vigne qui recouvrait la façade dessinait des ombres tremblotantes et hypnotiques.
Cette nuit-là, il ne fit pas de cauchemars. Il dormit d’un sommeil profond, ininterrompu, et ce fut Clara qui le réveilla.



Il faut absolument qu'il se concentre, qu'il réfléchisse à ce qui s'est passé. Quelque chose doit lui échapper, c'est comme dans un roman policier, il y a toujours un détail, à un endroit du livre, qui donne la solution. Il suffit d'être très attentif, de ne négliger aucun mot, aucun effet de style, aucun signe de ponctuation, et tout se met en place. Il était très fort à ce jeu-là, tandis que Clara se trompait souvent. Elle pensait qu'il fallait choisir le personnage auquel on s'attendait le moins ou au contraire celui que tout désignait. Mais ce n'était pas seulement dans l'histoire qu'il fallait chercher l’assassin, c’était aussi dans les mots de celui ou celle qui la racontait.
C'est dans les mots que repose la clé de l'énigme, disait-il à Clara.

Mais dans le cas qui le préoccupe aujourd'hui, il n'y a pas de mots pour l'aider. Rien n’était écrit sur le mur, aucun papier sur lequel il aurait pu déchiffrer quelques lettres ou – pourquoi pas ? – une phrase entière, n’était posé près de la victime. Il n'y a que des faits : un appartement bourgeois dont la propriétaire, Mademoiselle Carmelle Endicott, est morte poignardée.

Carmelle Endicott enseignait dans une école parisienne. Deux ans auparavant, ses parents avaient succombé à un cancer, à quelques mois d'intervalle, et elle avait hérité de leur appartement. Il se trouvait en banlieue et il était beaucoup trop grand pour elle, une femme seule, qui avait pourtant préféré faire le trajet en train chaque matin et chaque soir, plutôt que de le vendre et d'en acheter un autre, plus petit, près de l’école où elle travaillait.
Elle y exerçait sa profession avec un sens du devoir et une gaieté peu coutumière. Célibataire à plus de cinquante ans et n’ayant jamais vécu de longue liaison amoureuse, Carmelle n'avait pourtant rien de la vieille fille telle que souvent on l’imagine, aigrie et méfiante. Elle était au contraire heureuse de vivre, aimait ses élèves, adorait son métier et ne détestait pas bavarder dans le train avec des inconnus. C’est ainsi qu’il fit sa connaissance, mais beaucoup de temps s’écoula avant qu’il se souvienne d’elle.

Il venait de recevoir la dernière lettre de refus. Il avait envoyé son manuscrit à six éditeurs et la sixième lettre lui était enfin parvenue, semblable aux autres : « Nous avons le regret de vous informer, etc.» Il la déchira, presque avec indifférence, et le soir même il invita Clara au restaurant.
Quand ils rentrèrent, elle voulut faire l'amour mais il en fut incapable. Ce moment d’impuissance n’était dû qu’à la profusion et au mélange des alcools qu’il avait absorbés, pourtant Clara se vexa. Lorsqu'elle buvait trop de vin et de champagne, lui-même pensait d’ordinaire à ne pas en abuser, parce qu’elle devenait lascive, qu’il en était excité et que l’attente de l’instant où ils se jetteraient l’un contre l’autre comme si c’était la première fois l’enivrait de bien meilleure façon. Il s'était d’ailleurs souvent demandé, depuis une nuit où ils avaient fait l'amour jusqu’au matin avec tant de passion et d’énergie qu'il en avait été surpris et un peu effrayé, si dans ces moments-là elle n'avait pas tout simplement besoin d'un amant, quel qu’il fût.

Pour dire les choses autrement, aurait-elle pu le tromper sous l'emprise de l'alcool ? Et s'il supprimait le complément ?

Ce sont là deux questions auxquelles il n'aura jamais de réponse, puisque Clara l'a quitté.


Ils avaient donc fêté cette sixième et dernière lettre comme si « plaisir » avait remplacé « regret ». Lorsque Clara lui tourna le dos en silence, il le lui caressa pour la consoler et l'effet fut magique, comme toujours. Quelques minutes plus tard elle dormait. Il continua à la caresser en réfléchissant à son manuscrit, à son enfance, aux choses qu’il avait voulu oublier. Les pensées se bousculaient dans sa tête et soudain il eut mal à en pleurer et les larmes se mirent effectivement à couler sur ses joues. Pourquoi les images du passé avaient-elles encore ce pouvoir ?
Furieux contre lui-même et résolu à les chasser, il prit sur sa table de chevet le Crime de l’Orient‑Express, qu’il avait entrepris de relire.

Cela faisait longtemps qu’il croyait au destin, mais depuis le jour où il avait écrit le dernier mot de son histoire, il avait cessé, sinon d’y penser, du moins d’en ressentir la présence. Quand la femme du train surgit dans sa mémoire, il éprouva de nouveau, l’espace d’un instant, cette conviction terrifiante que le hasard n’existait pas, que tous les faits, les rencontres, les gestes d’une vie, même les plus insignifiants, y jouaient tôt ou tard un rôle, fugace ou déterminant, au même titre que ceux orchestrés par un metteur en scène le temps d’une pièce de théâtre.

Dans l’espoir de faire d’une pierre deux coups, il avait pris ce vendredi-là le premier train du matin pour Paris. La journée sur place devrait lui suffire pour trouver tous les livres dont il avait dressé la liste, et le trajet aller-retour pour corriger toutes les rédactions qu’il avait emportées. Il sortait de sa serviette le premier paquet de copies, lorsqu’il sentit le regard de la femme assise en face de lui. A la seconde où il leva la tête, la question fusa :
– Vous êtes instituteur ?
– Non, professeur de français.
– Oh, c'est merveilleux, vous avez beaucoup de chance !
Il fit mine de s'absorber dans son travail, mais elle ne se laissa pas décourager.
– Moi je suis seulement institutrice. Je dis seulement, parce que professeur de français, c'est vraiment extraordinaire. Mais en fait, institutrice, c'est formidable aussi. Les enfants sont si merveilleux !
Se concentrant sur la première copie, il tenta de ne pas se laisser distraire, mais ayant reçu une éducation qui enseignait la politesse, il ne put s'empêcher, après quelques minutes, de lui adresser un sourire. Le monologue repartit de plus belle. Résigné, il renonça à ses corrections et se mit à observer ce visage qui avait quelque chose de désuet dans les traits et les proportions, lorsqu’elle prononça trois mots : comité de lecture.


Songeur, il posa le livre sur la table de chevet, éteignit la lumière et se remit à caresser le dos parfait de Clara. Il avait toutes les chances de revoir cette femme lors de son prochain voyage à Paris – elle prenait toujours le premier train du matin, lui avait-elle expliqué – et elle lui raconterait peut-être des choses qui lui serviraient (à quoi ?...) plus tard, le moment venu. Cela ne devrait pas être trop difficile, elle était si bavarde !
Il regarda les aiguilles phosphorescentes du réveil. 5h20, l’heure de dormir était passée. Doucement il glissa une main entre les cuisses de Clara et lorsqu'elle commença à remuer vers lui, encore tout ensommeillée, il acquit la certitude de retrouver un jour la joie de vivre.


Extrait de Carmelle Endicott



A peine l’avait-elle prononcé qu’elle avait senti au bout du fil leurs émotions se libérer, dans leurs voix, leurs phrases. Un flot brut d’émotions qui l’avait littéralement submergée, l’obligeant, après qu’ils eurent fini, à laisser un blanc sur la ligne pour que les battements de son cœur retrouvent un rythme normal. Le passé ne mourait jamais, il s’imposait à notre esprit comme une partie de nous que seules une maladie dégénérative ou une lésion du cerveau pouvaient amputer. Ainsi était le passé : malgré soi on y pensait encore.








Jade





– Maman criait sans arrêt, son visage se transformait sous mes yeux, on aurait dit la méduse de la petite sirène. Papa la regardait tranquillement et ça énervait maman encore plus, alors elle se vengeait sur nous. Une fois elle m’a déboîté le poignet, je devais avoir quatre ou cinq ans, maximum puisqu’Astrid n’était pas encore née. Toute la journée Julien n’avait pas cessé de vomir. Maman lui donnait le sein, il tirait dessus comme si sa vie en dépendait, on pouvait même entendre le glouglou du lait dans sa gorge, puis il se mettait à pleurer en se tortillant et régurgitait tout dans le cou de maman. Elle a fini par renoncer et l’a emporté, hurlant et les joues maculées de lait caillé, en lui disant que puisque c’était comme ça il n’avait qu’à rester dans son berceau.

Je jouais dans le salon avec mes cubes, j’avais fait une pyramide qui montait presque jusqu’au plafond, mais maman est sortie de la chambre en claquant la porte et la pyramide s’est écroulée avec un grand bruit et maman a piqué sa crise. Elle m’a attrapée par la main en me criant dessus Va dans ta chambre, ça commence à bien faire, je suis fatiguée, fa-ti-guée, tu entends !!!

Je ne voulais pas aller dans ma chambre, je voulais rester avec maman dans le salon. Je me suis laissé traîner et tout à coup j’ai eu l’impression que maman allait partir avec ma main et que j’allais rester là, par terre, avec un poignet tout mou, comme si les os avaient disparu. Et puis j’ai senti la douleur et maman m’a lâchée, elle m’a prise dans ses bras Pardon mon trésor tu as mal ça va passer ne pleure pas et maman pleurait encore plus que moi. A l’hôpital une infirmière m’a fait un bandage, puis elle m’a dit de me reposer et elle a emmené maman dans le couloir.

Mais le jour où maman s’est mise le plus en colère, c’est quand nous avons joué à torturer Sophie.

Sophie était la fille de Jacques et Mariane, les meilleurs amis de mes parents. Ils étaient venus tous les trois passer quelques jours de vacances chez nous. Je détestais Sophie. Elle se vantait de ses jouets, de sa maison, de ses habits, et surtout elle se moquait d’Astrid parce qu’elle louchait. Moi j’aimais bien quand Astrid louchait, je trouvais que comme ça elle était moins jolie. Il faut dire que j’étais un peu jalouse d’Astrid parce que je voyais bien que maman avait un faible pour elle. Ceci étant, tout le monde avait un faible pour Astrid, même moi. Mais ça n’empêche pas la jalousie.

Avec Julien on a décidé de donner une leçon à Sophie. On a profité que les adultes étaient dans le jardin et qu’Astrid faisait sa sieste. On a dit à Sophie qu’on allait lui apprendre un nouveau jeu. Le jeu du courage. Le gagnant serait celui qui résisterait le plus longtemps à la douleur. J’ai sorti le sablier de la boîte du Pictionary, je l’ai retourné devant moi et aussitôt après j’ai pris le bras de Julien et je l’ai pincé très fort. Quand il m’a dit stop je l’ai lâché, le sable continuait de couler. Ensuite Julien a fait la même chose avec mon bras, j’ai dit stop et j’ai fait semblant de n’être pas contente parce qu’il restait encore plein de sable dans le sablier. On a joué longtemps au jeu du courage, jusqu’à ce que maman nous appelle pour goûter.

Sophie avait les bras couverts de bleus et elle a tout raconté à sa mère. Maman était furieuse, elle nous a giflés tous les deux, Julien et moi, si fort que l’empreinte de ses doigts s’est imprimée sur nos joues. Le lendemain matin Jacques et Mariane ont dit qu’ils ne pouvaient pas rester plus longtemps, que nous avions torturé Sophie et qu’elle était traumatisée.
Maman a eu terriblement honte, c’est ce qu’elle nous a dit. Comment avions-nous pu faire du mal à Sophie, une enfant plus jeune que nous, la fille de leurs amis ! C’était impardonnable.

Si vous voulez, je pourrai vous donner son journal, je l’ai trouvé l’autre jour en rangeant ses affaires. Elle y raconte peut-être tout ce que je viens de vous dire.









La bête





Jade m’a confié ton journal intime. J’aurais voulu te connaître, parler avec toi, les yeux dans les yeux, te poser des questions sur ton enfance, sur tes enfants. C’est impossible puisque tu es morte. Mais tes mots me parlent de toi. Et maintenant que je les ai lus, j’ai envie moi aussi de te parler de toi. Qui sait, peut-être m’entends-tu de là où tu es.

Le 26 janvier, vers 6h30, on t’a pris la vie. Juste avant de mourir l’as-tu regrettée ou au contraire as-tu eu une pensée reconnaissante pour le voleur, comme si par ce geste il te rendait ton âme ?

Car tu avais l’impression d’être déjà morte.

Cela s’était produit au changement de siècle, peut-être aussi un lundi et probablement vers 6h30. Sur le moment tu ne t’en es pas aperçue. Quelques années plus tard tu dirais pourtant à Ange que tu aurais pu le deviner si tu avais pris le temps d’y réfléchir. Mais ce matin-là tu n’étais pas en état de réfléchir. Quand la décision s’est posée sur ton cerveau ton cœur ton ventre telle une caresse, tu l’as aussitôt accueillie comme si aucun autre choix n’était désormais possible. Ce matin de janvier, sous le jet presque brûlant de la douche, tu as décidé de ne plus jamais revoir tes enfants.

Tu ne l’as dit à personne. Tu as continué de vaquer à tes occupations, un peu distraite, un peu mélancolique, mais sans plus. Ange avait été appelé sur un chantier, la maison ressemblait à une coquille. Avant tu aurais dit un cocon. Tu avais un tas de repassage en retard et quand Ange était rentré tu n’avais pas encore terminé.
Il avait faim. Tu as débranché le fer et commencé à préparer le repas. Boudin noir et purée de pommes de terre, il adorait ça, toi aussi depuis que vous viviez ensemble. Avant lui jamais tu n’aurais laissé la moindre miette de ce sang de porc coagulé franchir tes lèvres. Le rôti, le jambon, les côtes, c’était différent, présentable. C’est Ange qui t’a fait découvrir le délice d’un boudin noir grillé à la poêle accompagné d’une purée de pommes de terre maison.

Quand tu laissais ta jalousie déborder le barrage que tu avais mis sept ans à construire, tu te disais que Lisa, son ex-femme, devait certainement lui en faire souvent et que c’était pour ça qu’il raffolait de ce plat, un souvenir d’elle.

Maxime et Ange. Ange et Maxime. Et les enfants qui ne voulaient plus venir.
En t’observant dans le miroir en pied, comment aurais-tu pu soupçonner que ta vie ne serait plus jamais la même ? Tu ressemblais comme une sœur jumelle à la femme d’hier, à la femme de cette nuit, à la femme qui avait enjambé le rebord de la douche et tourné le robinet d’eau chaude en pensant à ses enfants.

Tête renversée, tu laisses l’eau couler sur tes cheveux. Cela fait dix jours que tu ne les as pas lavés et ils sont tellement gras qu’elle ne pénètre pas jusqu’à ton cuir chevelu. En pressant le flacon de shampoing au creux de ta main tu recueilles une noix d’une matière blanche et visqueuse qui t’évoque le sperme d’Ange. Paupières serrées tu l’appliques uniformément, puis tes doigts crochus comme les serres d’un oiseau de proie griffent et ouvrent la carapace de tes cheveux jusqu’à la peau de ton crâne. Alors te vient la pensée des enfants.
Ils ne sont pas venus à Noël.

Tu as passé Noël seule avec Ange qui était tout heureux d’être seul avec toi. Vous avez fait les courses ensemble à votre supérette habituelle, vous vous êtes souri plusieurs fois, complices, amants, inséparables. Tu as acheté du saucisson au génépi parce c’est son préféré, et un petit poulet de Bresse que tu farciras et que tu flamberas au cognac.
Avant de partir tu avais fouillé dans les vieilles recettes écrites sur des feuilles de papier – toutes sortes de recettes sur toutes sortes de papiers – que tu gardais dans une boîte à gâteaux en fer blanc, et tu avais trouvé la recette que tu cherchais : poulet de Bresse farci flambé au cognac.
Il fallait aussi des pommes Granny, pour donner le petit goût acidulé indispensable et décorer le plat d’une guirlande colorée.

Guirlande. Enguirlandé. Engueulé.

Vite tu as chassé les mots intrusifs et les a remplacés par d’autres en pressant ta bouche sur celle d’Ange et en lui glissant une main entre les cuisses. Il t’a fait les gros yeux mais il était content et personne ne vous regardait. De toute façon il aimait bien que les gens vous regardent, il avait l’impression de choquer et ça lui plaisait. Toi, ça te gênait. Au début, pourtant, tu n’y pensais pas. Quand vous vous embrassiez en pleine rue comme des collégiens tu oubliais la rue, tu oubliais les gens, tu sentais la bouche d’Ange collée à ta bouche, la langue d’Ange enroulée autour de ta langue, la salive d’Ange mêlée à ta salive, et c’est tout ce qui comptait.

Les enfants détestaient que vous vous embrassiez devant eux. Ou du moins ils étaient gênés. Leur gêne t’a contaminée.

Pourquoi n’aurais-tu pas le droit d’embrasser devant eux l’homme que tu aimes ? Parce qu’il n’est pas leur père ? Parce que tu as quitté leur père pour lui ? Pourtant leur père n’a pas mis deux mois à te remplacer.

Tu avais beau te répéter cela, tu restais pour toi-même le pire des juges. Et puisque tu te pensais mère indigne, pourquoi ne l’aurais-tu pas été malgré toutes ces années où tu t’es sentie mère ?

Certaines femmes abandonnent leur enfant à la naissance, mais on ne doit pas parler d’abandon, ou alors il faut mettre le mot entre guillemets. D’ailleurs, il arrive souvent que trente ans plus tard des enfants abandonnés entre guillemets retrouvent leur mère et qu’ils ne lui reprochent rien, ils comprennent, ils pardonnent, ils sont si heureux de la connaître. Des émissions de ce genre tu en as vu à la télévision, des gens qui ont fait une croix sur le passé et s’étreignent et s’embrassent comme si leur vie commençait là, devant des millions de voyeurs avides de bons sentiments. Chaque fois tu éprouvais une colère qui montait en toi discrètement mais sûre de son droit : toi, Maxime, tu avais eu envie d’avoir des enfants et les enfants étaient nés et tu les avais élevés du mieux que tu avais pu. Ces mères qui n’élèvent pas leurs enfants ne seront jamais indignes. Est-ce pour ça qu’ils pardonnent ?

Ne plus téléphoner. Ne plus écrire. Ne plus leur dire qu’ils te manquent. Toutes ces résolutions tu les a prises au moins une fois par an. Un mois entier sans nouvelles de l’un ou de l’autre et tu te disais que tu en avais assez de t’humilier, de jouer à la gentille maman toujours prête à oublier toujours prête à accepter toujours prête à entendre les reproches toujours prête à sourire à écouter à comprendre. Tu as essayé.

Mais tu cachais un secret : dans ta peau vivait avec toi un être mauvais, habité de pensées dures et tranchantes, qui profitait de tes faiblesses et à chaque fois que tu te sentais incomprise, rejetée, prenait davantage de place et de force. Pour te moquer de lui, dans l’espoir de réduire l’importance qu’il se donnait, tu l’avais baptisé La bête, comme s’il était né d’un film de science-fiction, comme s’il n’existait que dans l’imaginaire d’un cinéaste doué du talent de faire croire, quelques instants, à l’univers qu’il invente.

La bête, cependant, était bien réelle.




Extrait de A propos de Maxime