Dans la maison

Le petit garçon descendit les marches du perron, fit cinq pas et s’arrêta. Son regard embrassa la rangée d’arbres de l’autre côté de la route, les voitures garées le long du trottoir, le tas de feuilles mortes dans le caniveau entre une Audi noire et une Volvo grise, et le panneau signalant une série de ralentisseurs.

Extrait de Eclats de feuilles
(suite en bas de page)

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Ce sont de courts poèmes et petites histoires en prose qui imaginent ce qui se cache derrière l'apparence des êtres et des choses.






Des mots à double sens pour décrire les sens
Et sans image sur chaque page des images





Quand je marche seule…

Au coeur des êtres humains
Règnent en invisibles géants
Le chaos des sentiments
La peur de mauvais lendemains
Et bien d’autres choses encore
A mes yeux le plus grand mystère
De tous ceux du terre à terre
Qui sont chevillés au corps
Ombres tapies dans l’ombre
Entre lesquelles s’élancent
Hors des états d’âme sombre
Les soyeux éclats de la vie


Il s’accroupit, tenta plusieurs fois de nouer le lacet de sa tennis droite, finit par enfoncer les extrémité du cordon de part et d’autre à l’intérieur de la chaussure, se releva, alla jusqu’au bout de l’allée, hésita un instant, puis traversa la route et disparut derrière la haie.
L’horloge murale du salon dans la maison qu’il venait de quitter affichait 15h15. Sur la table basse, une fourmi escaladait la paroi du compotier où finissait de pourrir une minuscule pomme reinette. La baby-sitter dormait sur le canapé, le pouce gauche dans la bouche, les quatre autres doigts repliés sur l’arête du nez, la main droite posée sur son ventre nu où brillait un piercing bleu.


Sous bonne garde


Lorsque Lou et Marina rentrèrent, elles trouvèrent la baby-sitter allongée sur le canapé, un pouce dans la bouche, une main sur son ventre nu où brillait le piercing qu’elles n’avaient pu s’empêcher de regarder longuement quand elles avaient engagé la jeune fille. Même dans le cas où elles ne l’auraient jamais revu, elles auraient pu le décrire avec précision : une pierre bleu cobalt, scintillante, taillée en diamant et si parfaitement enchâssée dans le nombril que sa circonférence affleurait la peau alentour sans le moindre interstice. En contemplant ce spectacle – car à ses yeux il s’agissait bien là d’un spectacle que l’adolescente avait mis en scène – Lou avait ressenti une envie impérieuse de passer doucement son index sur la jonction entre le bijou et la peau afin de vérifier par le toucher ce que sa vue lui disait.

Elle s’apprêtait à en demander la permission à la jeune fille, lorsque Marina avait lancé joyeusement dans l’air une phrase du genre « Et bien voilà, nous avons enfin notre baby-sitter ! », et Lou n’avait pas eu d’autre choix que de ravaler à la fois son envie et sa question et d’approuver son amie. Mais à l’instant où elle vit l’adolescente dormant d’un sommeil profond sur leur canapé en plein milieu de l’après-midi, la certitude d’avoir fait une terrible erreur planta ses crochets dans le cerveau de Lou. Pour échapper à cette sensation, elle saisit la baby-sitter par l’épaule et la secoua en criant « Réveillez-vous, nous sommes rentrées ! ».

Ouvrant de grands yeux, le pouce toujours dans la bouche, la fille à qui elles avaient confié leur petit garçon ne paraissait pas beaucoup plus âgée que lui, et Lou éprouva un peu de remords, aussitôt remplacé par une soudaine inquiétude. Que faisait Joël, justement ? Elle se précipita dans l’escalier menant à sa chambre et ouvrit la porte sur laquelle étaient suspendues en arc de cercle les quatre lettres de son prénom. Il dormait, en position fœtale comme à son habitude, les deux poings serrés sous son menton, les lèvres tétant dans le vide. Eprouvant un soulagement irrationnel – qu’aurait-il pu donc faire, à cette heure de l’après-midi, sinon la sieste ! Lou se pencha sur l’enfant endormi et embrassa son front, qui lui parut chaud. Elle y posa la main. En effet, il avait certainement un peu de fièvre, pas étonnant avec la chaleur qui n’avait cessé d’augmenter depuis le lever du jour.
Se redressant avec l’intention d’aller chercher le thermomètre dans la salle de bains, elle se ravisa : Joël dormait paisiblement, elle prendrait sa température à son réveil. Son front n’était pas brûlant, il ne devait pas avoir plus de 38°, autant le laisser tranquille et profiter de ce laps de temps pour interroger la baby-sitter.

En redescendant, Lou entendit une discussion venant du vestibule. Il lui sembla reconnaître le ton que Marina employait lorsqu’elle n’était pas sûre d’elle mais voulait faire croire le contraire. Sa voix était plus tranchante qu’il n’eût été nécessaire dans de telles circonstances, et Lou y décelait un léger tremblement que seuls les membres de sa famille et les amis qui la connaissaient bien auraient été capables de percevoir.

Elle s’arrêta dans l’escalier, une main sur la rampe, et tendit l’oreille. Oui, Marina était très en colère, cela ne faisait aucun doute, mais elle eut simultanément l’impression que la jeune fille se trouvait dans le même état d’esprit et refusait de reconnaître sa faute : elle s’était endormie, et alors ? Elle avait bien le droit, après tout, elle n’avait rien fait de mal ! Joël faisait sa sieste, elle était allée le voir deux fois. Et puis elle n’avait dormi que d’une oreille (FAUX ! eut envie de crier Lou, elle avait dû la secouer fortement pour la tirer de son sommeil de plomb, mais elle se tut et continua d’écouter). Si Joël s’était réveillé, elle l’aurait entendu et serait montée vérifier que tout allait bien. Mais elle l’avait mis au lit environ un quart d’heure avant qu’elles s’en aillent et il s’était endormi presque aussitôt. Pourquoi en faire un drame ? Si Marina ne la croyait pas, libre à elle de se chercher une autre baby-sitter !

Craignant que la jeune fille ne franchisse les quelques mètres qui la séparaient de la porte d’entrée, Lou s’empressa de descendre l’escalier. Ignorant le regard courroucé de Marina, elle prit la main de la baby-sitter et la força doucement à s’asseoir sur le canapé. Dans son enfance, Lou avait très tôt fait preuve d’un talent particulier qui faisait l’admiration de sa famille : calmer les esprits échauffés. Qu’il s’agisse d’une personne ou d’un animal, il suffisait qu’elle le touche pour que sa colère retombe comme un soufflé au fromage que l’on sortirait trop vite du four. Elle ne savait pas d’où lui venait ce don, mais se félicitait chaque jour de le posséder. Il lui avait rendu de précieux services et ne l’avait jamais trahie. En s’emparant de la main de l’adolescente, Lou savait que celle-ci ne lui opposerait pas la moindre résistance. Et c’est ce qui se produisit : la baby-sitter prit place sur le canapé, et Lou s’assit à côté d’elle.
- Je crois que Joël a un peu de fièvre. Avait-il les yeux brillants et les joues rouges quand vous l’avez couché ?
- Non, pas du tout.
La jeune fille paraissait sur la défensive, mais Lou était certaine qu’elle ne mentait pas.
- Tout s’est bien passé avec lui ? Il n’a pas fait de caprices ?
- Non, il a juste voulu regarder un dessin animé, et je l’ai couché tout de suite après.
- Il ne faut pas nous en vouloir pour tout à l’heure, nous avons simplement été un peu surprises de vous trouver endormie.

Lou savait qu’en prononçant ces mots elle s’attirerait les foudres de Marina, qui lui ferait une scène dès que la baby-sitter serait partie. Mais elle savait aussi que c’était pour cette raison même qu’elle les prononçait. Cela faisait trop longtemps que le ciel de leur quotidien n’avait pas été assombri par l’une de ces scènes virulentes dont Marina avait le secret et qui se terminait invariablement sur l’oreiller, dans une lutte au corps à corps où chacune puisait en l’autre la jouissance de se sentir plus vivante que dans tous leurs autres états d’âme. Oui, la colère allait à Marina comme ses escarpins violets seyaient à sa démarche : à la perfection. Et puisque la baby-sitter lui fournissait l’occasion de mettre de l’huile sur le feu qu’elle avait provoqué sans le vouloir, Lou n’allait pas bouder le plaisir d’en rajouter une bonne giclée.
- OK, pas de problème.
- Alors à demain. Vous êtes toujours d’accord ?
- Demain même heure, ça marche.
Ôtant sa main des doigts de Lou qui l’avait gardée prisonnière pendant toute la durée de leur échange verbal, la jeune fille se leva avec une grâce que Lou ne lui avait encore jamais vue. Elle était jolie, oui, vraiment très jolie, malgré son allure de corbeau rachitique.

Extrait de Eclats de feuilles