Amélie un mercredi


Avant, Amélie travaillait. Désormais elle appartient à la catégorie de population dite inactive. Pourtant Amélie fait toujours beaucoup de choses, toutes ces choses qu’elle faisait en plus de son métier : le ménage, la cuisine, le rangement, la lessive, le repassage, la couture, les courses… en bref ce que l’on a coutume d’appeler les corvées ménagères.


Extrait de Les prénoms
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Un garçon manqué


Pourquoi ai-je des seins ? Et pourquoi mon prénom est-il féminin ? On entend souvent dire que la nature fait bien les choses. Je ne suis pas d’accord.



Extrait de Petites histoires en tous genres

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A travers le prisme du couple, des prénoms aussi divers que les femmes et les hommes qui les portent laissent deviner les portraits de ceux-ci pour mieux décrire, à des instants particuliers de leur vie, les âmes, les visages et les corps de celles-là.

« Tu vis à travers lui, disaient-elles en la scrutant comme si elle était un animal étrange aux réactions imprévisibles. Bernadette se taisait. Qu’elles pensent ce qu’elles veulent, Roland était son homme, comparé à cela le reste ne valait rien. »

Je suis une femme. Je suis moi, mais aussi une autre. Et un autre, ou d'un autre genre. Et un élément de la nature, ou même un objet inanimé auquel je donne vie. Je raconte des histoires...


Avant, Amélie pensait elle aussi que toutes ces tâches étaient en effet des corvées, mais depuis qu’elle est devenue femme au foyer, elle leur trouve une saveur nouvelle, ou depuis longtemps oubliée. Elle pourrait citer par exemple le goût retrouvé des longues minutes passées à couper délicatement des poivrons rouges, verts et jaunes en très petits morceaux, avec un couteau bien aiguisé qui tranche à la perfection dans leur chair juteuse et dense, ou le plaisir sans mélange qu’elle éprouve à contempler la maison resplendissante par ses soins, les vitres si transparentes qu’elle s’attendrait à voir ses doigts passer à travers si elle ignorait que c’était impossible, et la douce symétrie des piles de linge posées sagement l’une à côté de l’autre dans l’ombre de la grande armoire qui a l’air de s’en trouver bien.
Elle pourrait aussi parler de l’odeur du gâteau aux amandes qui cuit dans le four, du sourire qui éclaire les visages des enfants quand le seuil à peine franchi, ils la reçoivent de plein fouet comme une promesse inattendue et délicieuse, ou encore du temps qu’elle laisse parfois s’écouler entre deux gestes nécessaires qui ont perdu le poids de la contrainte pour retrouver leur véritable sens.

Avant, Amélie passait son temps à courir. Elle allait d’un point à un autre et se sentait une personne très importante, dont les décisions pesaient lourd, pas forcément dans l’ordre du monde mais au moins dans l’univers qui était le sien.

Quand elle rentrait après sa journée de travail, elle passait chercher Fanny et Marion à la garderie. Philippe et Aurélien étaient déjà à la maison, chacun devant son ordinateur. A ce dernier elle demandait s’il avait fini ses devoirs et au premier elle donnait un baiser rapide qui signifiait
Je t’aime, je ne veux pas te déranger. Puis elle allait préparer le repas.
Après le dîner, Philippe allait lire aux filles l’histoire du soir, elle finissait de débarrasser la table et mettait le lave-vaisselle en route, rangeait et nettoyait la cuisine, préparait deux cafés, ajoutait deux sucres dans celui de Philippe. Lorsqu’elle montait, elle le trouvait de nouveau devant son ordinateur et posait la tasse à portée de son regard et de sa main, mais suffisamment loin pour qu’il ne risque pas de la renverser en travaillant. Ensuite elle faisait la tournée des enfants : Aurélien était retourné à son ordinateur et elle lui ordonnait d’aller se coucher, sinon elle ne lui ferait pas de mot d’excuse pour le collège en cas de panne d’oreiller. Marion et Fanny n’étaient pas encore endormies et elle se laissait convaincre de leur lire une dernière histoire (M
aman, une toute petite, s’il te plaît !) Enfin, quand tout allait bien dans la maison, elle allumait elle aussi son ordinateur et se connectait à son bureau pour finir ce qu’elle n’avait pas pu boucler dans la journée.

A minuit, une heure du matin, Amélie et Philippe se rejoignaient au lit comme s’ils s’y étaient donné rendez-vous, comme ils faisaient parfois, pour rire, au début de leur mariage, lorsqu’ils jouaient au couple de VIP débordé qui trouve enfin le temps de s’envoyer en l’air. Mais ce n’était plus le cas depuis longtemps déjà, et le lit leur servait surtout à dormir ou à bercer leurs insomnies. Le stress les happait dès l’aube et ne les lâchait plus de la journée. Ils ne s’en plaignaient pas, ils en étaient même plutôt fiers et partageaient avec leurs amis la complicité de ceux qui savent dompter les problèmes et rire des soucis. Ils se disaient heureux et le croyaient. En fait ils l’étaient. Jusqu’à un certain jour.

C’était un mercredi, Amélie s’en souvient parce que c’était le jour de la semaine où Aurélien rentrait déjeuner à la maison. Tous les mardis soirs, Amélie préparait pour lui son repas du lendemain. Quand elle était trop fatiguée ou manquait d’imagination ou pour ces deux raisons à la fois, elle sortait du congélateur un plat cuisiné… si elle y avait pensé en faisant les courses. Dans le cas contraire elle prévoyait un dîner plus copieux qui garantirait suffisamment de restes pour le déjeuner d’un adolescent au solide appétit. Quant à Marion et Fanny, elles étaient encore toutes les deux à l’école primaire et pouvaient manger à la cantine et rester à la garderie l’après-midi.
Ce mercredi matin avait été chargé, elle n’avait pas cessé de répondre à des appels téléphoniques et d’en passer, de rédiger des notes pour ses subordonnés et d’autres pour ses supérieurs, de réviser des colonnes de chiffres pour déceler l’erreur qui s’y était glissée malgré toutes ses précautions, de composer avec la mauvaise humeur de ses collègues et avec la sienne, bref, ce mercredi-là avait commencé d’une manière épouvantable et elle s’était demandé pourquoi elle avait choisi ce métier : comptable. Elle passait sa vie à compter, non seulement au bureau, mais aussi en dehors… les calories pour rester mince, les sous pour en avoir toujours assez, les cheveux blancs pour les arracher, les heures pour les accélérer, les compliments pour en donner, les invitations pour les rendre. Oui, elle était devenue comptable de sa vie dans les deux sens du terme : elle rendait autant de comptes qu’elle en tenait.
Elle se faisait cette réflexion, lorsque le téléphone avait sonné une fois de plus. Elle avait décroché machinalement et avait entendu une femme lui dire qu’Aurélien venait de se casser le bras et qu’on l’avait emmené à l’hôpital. Après avoir laissé des directives à sa secrétaire pour ses rendez-vous de l’après-midi, elle avait quitté le bureau.


Aurélien attendait encore aux urgences, il était un peu pâle bien qu’il n’eût pas l’air de souffrir beaucoup. Il y avait eu une bousculade dans l’escalier, lui avait-il expliqué, il avait manqué une marche et était tombé, il s’était relevé tout de suite et c’est en voulant ramasser son sac qu’il avait ressenti une violente douleur près du coude.
Au bout d’une heure on était enfin venu chercher Aurélien pour l’emmener en radiographie, Amélie avait attendu sans rien faire, la tête vide, puis Aurélien était revenu, son bras droit plâtré qu’il tenait devant lui comme une poupée emmaillotée de langes, et ils étaient rentrés à la maison.

Clémence, la voisine qui venait chaque semaine faire le ménage, était encore là, elle passait l’aspirateur dans le salon. Sur la table à repasser une chemise de Philippe, la bleue en velours mille raies que ses parents lui avaient offerte pour son anniversaire, ou peut-être était-ce pour Noël, semblait avoir été doucement écartelée, et sur le vernis noir du bar un bouquet de fleurs des champs laissait tomber ses pétales.
Dès que Clémence était partie, Amélie avait mis au four des pizzas et ils avaient mangé tous les deux, l’un en face de l’autre. Aurélien était d’humeur bavarde et joyeuse malgré son bras cassé et il l’avait fait rire en lui racontant les dernières blagues qui circulaient au collège. Puis elle l’avait autorisé à regarder un film, elle avait débarrassé la table, avait rempli de croquettes la gamelle du chat – où était-il passé, celui-là ? – et s’était allongée sur le canapé pour dormir quelques minutes.

Trente-six heures plus tard elle se réveillait entre des draps blancs, dans une chambre inconnue, et un homme en blouse verte prononçait au-dessus d’elle le mot burn out.



Extrait de Les prénoms



Bien sûr, apparemment elle a bien fait les choses pour moi. Lors de ma venue au monde, la sage-femme a pu constater que j’avais bien tout ce qu’il fallait là où il fallait. Et une petite fente bien dessinée entre les cuisses. Voilà pourquoi je porte un prénom féminin.

A l’époque de ma naissance, on habillait encore les bébés filles en rose et les bébés garçons en bleu. J’étais donc officiellement une petite fille comme je possédais une fente entre les cuisses et portais des habits roses. Pourtant, très tôt j’ai su que tout le monde se trompait sur mon compte. Ma mère était couturière et ce qu’elle préférait, c’était créer des robes. Alors, forcément, elle a joué avec moi à la poupée. Elle m’habillait à son goût, mais ce n’était pas le mien. Même si les robes qu'elle me confectionnait étaient toutes simples, je ne m'y sentais pas bien. Heureusement que le jean avait déjà fait son apparition, car sinon jamais je n’aurais pu porter un pantalon. Et heureusement que ma mère trouvait qu’un jean pouvait être une tenue vestimentaire très féminine si on savait l’assortir à un joli chemisier.

Les problèmes ont vraiment commencé à l’adolescence. Avant, on se contentait de dire que j’étais un garçon manqué, parce que je délaissais mes jouets pour ceux de mon frère, je préférais les billes à la corde à sauter, et surtout parce qu’il fallait me prendre par les sentiments pour que j'accepte de mettre une robe. Quand je pense aujourd’hui à cette expression, garçon manqué, je me dis que c’est mot pour mot ce que je suis. La nature s’est trompée, elle a fait une erreur en me pourvoyant d’organes féminins. Non, la nature n’a pas bien fait les choses pour moi, quoi que les gens en pensent. Et malgré les apparences. Car en grandissant, j’ai réalisé que je ne pourrais bientôt plus cacher mon attirance pour les filles, et que mes parents croiraient que je suis lesbienne.

Mais ils auraient tort. Il faudrait pourtant qu’ils comprennent enfin que je suis littéralement un garçon manqué.







Puisque l’amour est vivant


Je suis partie en moto. J’ai eu très froid. Je pensais qu’il se serait inquiété pour moi, qu’il serait descendu m’aider à rentrer la moto et m’aurait prise dans ses bras pour me réchauffer. Mais il n’a rien fait de tout cela. Je me sens seule, triste, angoissée, épuisée.

Il dit que je parle trop. C’est vrai. J’ai le sentiment que personne ne m’écoute vraiment. Je pensais que moi je savais écouter. Et si je n’écoutais pas vraiment ? Je ne sais plus quoi penser. J’ai froid au corps et à l’âme. Je n’ai personne à qui parler. Mais est-ce qu’il faut parler ? Il me faudrait une pilule magique qui m’empêcherait de parler.

Si je parle tant, c’est peut-être qu’il y a en moi des tas de choses qui ont besoin de sortir et qui sortent de cette façon. Je ne voulais pas tenir de journal. Je crois finalement que je vais m’y résoudre. Des feuilles de papier et un stylo. Pourquoi je me sens si fatiguée ? Pourquoi j’ai si peur ? Je suis si triste qu’il ne soit pas descendu me prendre dans ses bras. Si triste. Je n’ai plus de colère, je n’ai plus que de la tristesse et des larmes. Je pensais qu’elles étaient mauvaises, que la colère était plus saine. Mais là aussi, je ne sais plus. Cette tristesse, elle existe. Il faut peut-être que je la laisse s’exprimer, et s’il me quitte, tant pis. C’est peut-être ça dont j’ai si peur.

M’a-t-il jamais vraiment aimée ? Quand je me sens triste qu’il ne soit pas descendu me prendre dans ses bras, c’est parce que je l’aime. Si je ne me sentais pas triste, ça voudrait dire que je ne l’aime pas. C’est contradictoire, parce que si je l’aime vraiment, d’un amour désintéressé, je ne devrais rien attendre de lui, et donc je ne devrais pas être triste.

Mais ce n’est pas si contradictoire, on dit bien que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Alors il en va de même de l’amour, puisque l’amour est vivant.










Réparer ses blessures



Elle ne cesse de me faire des reproches. Ses larmes m’accusent. Mais elle ne sait pas que moi aussi je pleure. Je ne l’ai pas forcée à partir en pleine nuit, c’est elle qui l’a voulu. Elle dit que je ne me fais jamais de souci pour elle, mais elle se trompe. Ce qu’elle ne comprend pas, c’est que je n’aime pas parler. Je préfère dessiner.

Mais comment pourrais-je dessiner mon inquiétude quand elle s’en va en moto dans la nuit parce que nous nous sommes disputés ? Et mes doutes, et mes peines, malgré tout mon talent jamais je ne pourrai en tracer les contours. Elle dit que je ne sais parler que de la pluie et du beau temps. C’est faux, je lui parle de mon travail. Je lui parle des mes parents. Je lui raconte des choses de mon passé. Je lui parle de mes filles. Et je lui parle d’elle. Mais elle me dit toujours que je ne parle pas avec elle.

Je l’aime à la folie. Elle est arrivée dans ma vie et elle a tout chamboulé, avec son caractère de bélier fougueux, ses envies de tout changer dans la maison, et surtout son petit garçon. Moi je n’ai pas de fils, alors je découvre ce que c’est d’élever un garçon. Je me souviens que lorsqu’elle est arrivée pour s’installer chez moi avec lui, j’avais un peu peur. Je me disais que je ne saurais pas m’y prendre avec cet enfant inconnu, que pourtant j’aimais déjà, tout simplement parce que c’était son petit garçon et qu’il lui ressemble. Je suis fou amoureux d’elle, et elle ne s’en rend même pas compte.

Elle voudrait que je sois toujours présent pour elle, pour la moindre de ses tristesses. Mais je ne peux pas lui donner l’amour que ses parents ne lui ont pas donné. Je ne peux pas réparer ses blessures.



Extrait de Petites histoires en tous genres