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Bonjour

Je m’appelle Camille Sylvie Mestres. C'est mon nom de naissance.

A quarante ans j’ai écrit mon premier roman, intitulé Pour les enfants, et je l’ai envoyé à des éditeurs. Sans succès.

Dix ans plus tard j’ai écrit mon deuxième roman, intitulé J’ai tué la mère parfaite, et je l’ai aussi envoyé à plusieurs éditeurs. L’un d’eux m’a téléphoné trois semaines plus tard. Il avait aimé le style et l’histoire, leur originalité, mais il me demandait d’enlever certains passages. J’ai refusé, et continué à écrire.

Dix ans plus tard je découvre l’autoédition. Et j'écris toujours.

Je vous souhaite une bonne lecture.

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Ce jour-là, ta grand-mère avait invité son amie d’enfance…




Les poings serrés, joints sur le col de son manteau, Maud fit semblant de frissonner.
- Jamais je ne m’habituerai à ce froid !
Encore tout entière dans les souvenirs qu’elles avaient partagés, Léonore se leva pour la raccompagner, oubliant la douleur qui avait envahi son pied droit aux premières heures du jour. A l’instant où elle appuya son poids dessus, il céda et elle perdit l’équilibre. Maud avait déjà tendu la main pour la retenir. Léonore saisit cette main fine et longue, et presque blanche.
Avant, en Algérie, les mains de Maud étaient dorées, ses bras nus et bronzés. Ici il faisait froid, Maud avait raison, mais ce serait bientôt le printemps, elle retrouverait ses couleurs et ce vert amande lui irait à merveille.
– Reviens vite, je te montrerai la robe, elle est presque terminée. Je crois que tu vas l'aimer.
Maud lui dit au revoir. Sa voix était nette, aussi franche que son regard et son sourire. La géographie de ce visage avait toujours fasciné Léonore ; quand elles étaient petites, elle fermait les yeux et y promenait, telle une aveugle, le bout de ses doigts. Adolescente, Maud lui jurait que si un jour elle avait assez d’argent, elle se ferait opérer. Elle avait été mordue par un chien lorsqu’elle était encore un bébé et il lui en était resté cinq cicatrices.


Extrait de Pour les enfants
(suite en bas de page)


Lundi 18 février, première séance


– D'abord j'ai bien réagi. Il faut dire qu'elle m'avait prévenue. Je me rappelle ses mots : « J'ai fait lire mon manuscrit à Julie. Elle a été horrifiée, elle pense que ça va te traumatiser. » Julie est sa meilleure amie depuis le collège. Je me suis demandé pourquoi Julie pensait cela, mais j'ai ri et j'ai répondu « Ne t'inquiète pas, les traumatismes font partie de la vie. » Elle a ajouté « C'est une autofiction, tout n'est pas vrai, tu dois le lire comme une fiction. » J’ai dit « Envoie-le moi, je verrai bien. » Puis nous avons parlé d’autre chose. Quelques jours plus tard j’ai reçu son manuscrit par e‑mail. C’était un document Word. Je l'ai ouvert et j'ai lu la première phrase :
En plus d'être folle ma mère est alcoolique, suicidaire et nymphomane. Ça m'a fait sourire. J'ai pensé : folle… plus ou moins, ça dépend de ce qu'on entend par là, alcoolique… non, nymphomane… oui, à certaines périodes de ma vie. J'ai continué à lire. C'était bien écrit, incisif, drôle, poignant, émouvant, injuste, juste, c'était sa vie qu'elle racontait. Et la mienne, par moments. Mais c'était surtout de sa vie qu'elle parlait. J'étais admirative. Son livre serait publié, j'en étais sûre. Je savais qu'elle l'avait envoyé à trois ou quatre éditeurs. L'un d'eux avait répondu favorablement, mais elle aurait préféré l'un des autres, qui avaient pignon sur rue. Je n'étais pas surprise : ma fille est née sous le signe du Lion, elle a de l'ambition et aime briller. Vous croyez aux signes du zodiaque ?

– Non.

Extrait de J'ai tué la mère parfaite
(suite en bas de page)


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Pour les enfants - CSM
Les prénoms - Camille Sylvie Mestres
Carmelle Endicott
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Anthriopomorphismes - CSM
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Eclats de feuilles - CSM
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A propos de Maxime - Camille Sylvie Mestres
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La plus large, à la racine des cheveux, elle la cachait sous sa frange. Une autre, fine et sinueuse, partait de la tempe droite, courait le long de l'oreille et se terminait en un minuscule cratère violacé juste sous la ligne de la mâchoire ; Maud avait encore recours à son abondante chevelure pour la masquer. La troisième creusait un sillon de la narine jusqu'à la commissure des lèvres, toujours du côté droit de son visage, et ne faisait que la vieillir un peu comme elle suivait le chemin qu'une ride tracerait d'ici quelques années. Quant aux deux dernières, Maud ne pouvait les cacher, elles marquaient sa joue gauche d'un signe égal légèrement de biais, un peu au-dessous de la pommette.

Maud avait le teint mat et les cicatrices traçaient sur sa peau des signes berbères. Elle ressemblait à une Algérienne. Rien que pour cela, Léonore ne pourrait jamais oublier Mascara.

En grandissant, Maud avait appris à dissimuler aux regards ces marques qu’elle jugeait disgracieuses ; elle savait ralentir et préciser ses gestes pour que ses cheveux ne les dévoilent jamais au cours d'un mouvement trop ample ou trop rapide. Il lui arrivait pourtant d'envier le visage sans failles de Léonore, mais tandis que celle-ci était inconsciente de sa beauté, Maud avait su très tôt tirer parti de la sienne. Les garçons l'entouraient dans la cour du lycée. Ils lui étaient indifférents : elle aimait Othman depuis l’école primaire et cet amour était réciproque.

Elles avaient seize ans quand Maud était rentrée en France avec ses parents. Sur le quai, Léonore l'avait serrée dans ses bras en pleurant, elle se disait qu’elle ne la reverrait jamais. Mais un an plus tard, sa famille prenait la même décision.
C'était le printemps, Maud lui faisait découvrir Paris et la présentait à ses amis. Parmi eux, il y avait Martin.


Léonore ferma la porte derrière Maud et revint dans la salle à manger. Elle jeta un coup d'œil à l'horloge. 2h10, elle avait encore le temps avant le retour de Martin. Elle s'installa à la machine, rajusta le tissu sous l'aiguille et commença à actionner la pédale. Aussitôt la douleur se fit plus vive, mais elle décida de ne pas en tenir compte :  elle voulait terminer la robe.
Lorsqu’elle stoppa la pédale, sa première pensée fut pour Martin et elle regarda à nouveau l’horloge. 4h15, il n'allait pas tarder à rentrer. Elle se demanda si elle avait le temps de se préparer une bassine d'eau chaude. Non, il était déjà tard, tant pis pour la crampe, elle finirait bien par disparaître.

Elle se leva, boitilla jusqu'à la chambre, prit dans l'armoire une paire d'épaisses chaussettes de laine et s'assit sur le lit pour les enfiler. Quand elle cambra le pied pour le glisser dans la chaussette, elle crut défaillir. Elle le redressa et le tira vers elle en le massant jusqu'à ce que la douleur s'apaise, puis elle mit les pantoufles de Martin, plus grandes et plus chaudes que les siennes, et alla à la cuisine.
Il y faisait froid, mais moins que dans la chambre. Elle remit du charbon et attisa le feu. Elle remplit d'eau la marmite, la posa sur le fourneau, prit dans le placard une botte de poireaux, trois grosses pommes de terre, quelques carottes et s'assit à la table pour éplucher le tout. Ses mains travaillaient vite, elle laissait vagabonder ses pensées. Quand elle eut fini, elle se leva, encore rêveuse, et fut surprise de constater que son pied ne lui faisait plus mal.
Debout devant l’évier elle rinçait les légumes en savourant l’absence de douleur, lorsqu’elle entendit le heurtoir.
Elle s'essuya les mains sur son tablier et alla ouvrir.

Après le départ du policier venu lui dire que Martin avait été arrêté pour le viol d'une petite fille, Léonore regagna la cuisine, mit les légumes dans la marmite et les épluchures à la poubelle. Elle se lava les mains, enleva son tablier, le suspendit à côté de l'évier et quitta la pièce.

Dans la chambre régnait un froid coupant et humide, une clarté sale entrait par la fenêtre sans voilages ; elle venait d’un disque pâle aux contours indistincts, qui semblait en deçà de la surface grise du ciel et la colorait, sur une parcelle floue, en une teinte de neige souillée.
Cette image traversa son esprit, mais elle ne s'y attarda pas. Elle détourna son regard de la tache blanchâtre et le posa sur la machine à coudre.

C'était une belle machine, noire ornée de volutes dorées, enchâssée dans un meuble en bois verni. Contre la porte grand ouverte, le tissu vert tombait en bouillonnant de l’aiguille jusqu’au sol.

Léonore s'assit devant le corps luisant de la machine et le caressa ; le métal en était froid et lisse. Ses doigts glissèrent sur l'aiguille d'acier, se posèrent sur le tissu là où celle-ci le retenait. Le contact de ces plis forcés, semblables à des petits boudins serrés les uns contre les autres, la tira de sa torpeur. Elle releva l'aiguille d'un geste précis de la main droite en maintenant le tissu de l'autre main, l'étala avec précaution sur la plaque métallique en le lissant du bout des doigts, puis manœuvra l'aiguille lentement jusqu'à ce qu'elle transperce l’étoffe, dont les fils tissés s'écartèrent comme les lèvres d'une plaie.
Elle posa les deux pieds sur la large et lourde pédale en fer forgé et appuya en pliant celui redevenu sensible afin que seul le talon soit sollicité. La souffrance diminua mais elle savait qu'elle reviendrait, encore plus violente, si elle tentait de l’ignorer. Il fallait qu'elle garde à angle droit son pied douloureux, c'était la seule façon de pouvoir actionner la pédale. Alors elle s'appliqua à le maintenir dans cette position comme si sa vie avait dépendu de l’effort nécessaire pour y parvenir.

Quand Léonore se coucha, le ciel avait la même couleur, mais elle savait que c'était un nouveau jour parce qu'elle avait travaillé toute la nuit. Elle n'avait pas allumé la lampe, elle avait seulement fait du feu dans la cheminée. Les objets se discernaient à peine dans la lumière des flammes et leurs ombres dansantes, seule l'aiguille d'acier étincelait comme un rayon d'argent, unique trait de lumière dans la chambre grise. Le feu s'était éteint, le soleil était toujours en deçà du ciel.

Martin !
Le nom éclata dans sa tête. Derrière ses paupières une bulle rouge sang, presque noire, puis d'autres bulles s'enflèrent et crevèrent, produisant à l’intérieur de son crâne une malsaine et puissante effervescence.

Elle s'allongea et aussitôt le sommeil, charitable, lui apporta l’oubli.


***


Jeux d'enfants


C'est en aidant nos parents à décharger le camion de déménagement que nous fîmes la connaissance de Jo. Olivier venait de trébucher avec une énorme pile de livres et je me battais avec un large et haut carton déchiré qui menaçait de laisser échapper son contenu, lorsqu'il nous sourit et nous proposa son aide.

Quelques jours plus tard, je croisai dans l'escalier de l’immeuble un autre garçon. Il s'appelait Quentin. Nous prîmes vite l'habitude de nous retrouver tous les quatre chaque après-midi. Les vacances de Noël touchaient à leur fin et les adultes étaient déjà pour la plupart retournés au travail ; nous restions seuls dans l’appartement encore en désordre et ne nous en plaignions pas. Dans cet état d'esprit, nous applaudîmes aussitôt la proposition de Jo  « Et si nous faisions un strip poker ! »
Nous n'avions pas remarqué le silence de Quentin ou n'en avions pas tenu compte ; toujours est-il que Jo commença à distribuer les cartes. La chance n'était pas de mon côté et comme je ne savais pas bluffer, je me retrouvai bientôt en petite culotte. Jo avait conservé tous ses vêtements, Quentin était torse nu, Olivier venait d'ôter son pull-over. C'est alors que Quentin perdit. Nous scandions en riant « Le pantalon, le pantalon !! », Quentin se taisait, ne faisait pas un geste. Nous cessâmes de rire. Je regardai les oreilles de Quentin, un peu décollées, qui rougissaient à vue d'œil dans le contre-jour ; elles ressemblaient à des coquillages.

Quentin ouvrit son pantalon et l'abaissa sur ses hanches. Son ventre apparut, barré d'une large cicatrice violette :  « J'ai été opéré d'une hernie, c'est plutôt moche, hein ! » . Il regardait ses doigts, qui caressaient la cicatrice comme pour la guérir. Une tendresse inconnue me submergea.
Je me rhabillai et pris sa main. Bien qu’il m’opposât un peu de résistance, je le guidai jusqu'au lit pliant installé dans le cagibi contigu à ma chambre, tirai derrière moi la porte accordéon, allumai la lumière, puis je m'allongeai à côté de lui et nous restâmes sans parler, sans bouger, entre deux remparts de cartons empilés. Il avait tourné son visage vers le mien et posé sa bouche sur ma joue. Ce n'était pas un baiser comme ceux que me donnaient mes parents : il avança les lèvres, les posa contre ma joue et resta là, immobile.
Son souffle sur ma peau, je sentais la tendresse immense qui m'envahissait et je m’interrogeai : qu’avait-il de particulier que je n’avais pas encore remarqué ? Seulement cette affreuse cicatrice ? Je me redressai sur un coude pour voir de près ses longs cils, ses iris d’une couleur tirant sur le gris, ses narines délicates, et les petites veines bleues à ses tempes.

La porte s'ouvrit brutalement et Jo apparut. « Venez, on va faire autre chose ! » Pendant que nous étions dans le cagibi, il avait eu une nouvelle idée : escalader les balcons. Il avait persuadé Olivier de grimper avec lui jusqu'à sa chambre, au dernier étage de l'immeuble, en passant par les balcons qui donnaient sur la rue de derrière ; elle était presque toujours déserte, avec un peu de chance personne ne les verrait. Quentin pourrait faire l’escalade avec eux, moi je serais chargée de surveiller la rue et de les prévenir si quelqu'un arrivait.
Jo fut le premier à se mettre debout sur la rambarde et à se hisser jusqu’au balcon du deuxième étage à la force des poignets. Nous ne le quittions pas des yeux et lorsqu'il atterrit sain et sauf sur la dalle de béton au-dessus de nos têtes, je me tournai vers Quentin et Olivier. Dans leur regard se lisait le même soulagement que le mien.
- Max !
J'avais oublié mon rôle de guetteur et Jo me rappelait à l'ordre en se penchant du balcon. Ses cheveux noirs qui lui barraient les joues et son expression où se mêlaient le rire et la colère lui donnaient l'air d'un diable. Ma toute nouvelle tendresse enveloppa cet autre visage.
Mais Jo me cria de faire le guet au lieu de le regarder. Obéissante, je reportai mon attention sur la rue jusqu'à ce qu'Olivier l'eut rejoint.

Je les entendais rire, percevais le souffle de mon frère, un peu haletant. Alors, sans réfléchir, je grimpai sur la chaise, saisis le rebord de la dalle de béton et posai un pied sur la rambarde en jetant un coup d'œil par-dessus mon épaule ; les graviers comprimés de la pente rougeâtre qui menait aux garages étaient bien visibles et distincts les uns des autres, malgré la distance. Leur surface me parut très lointaine et très dure, leur matière devait certainement absorber les liquides, et le sang se confondre avec leur couleur. Mon cœur cognait, je transpirais, et mes mains, qui agrippaient le fer, étaient froides.

Relevant la tête, je continuai mon ascension jusqu'à ce que je me retrouve sur le balcon du deuxième étage aux côtés d'Olivier et de Jo. Ils m'assaillirent aussitôt de reproches : qui allait surveiller la rue maintenant ? Quentin et moi pouvions alterner, répliquai-je timidement, mais à ma vive surprise ils acquiescèrent comme s’il n’avait jamais tenu qu’à moi d’être leur égale, et nous poursuivîmes le jeu sans autre discussion : Jo grimpait en premier, suivi d’Olivier, puis Quentin me faisait la courte échelle et lorsque j'avais atteint le balcon supérieur je reprenais le guet pendant qu'il escaladait à son tour.

Dès que nous fûmes au complet sur le balcon de Jo, je me penchai pour regarder tout en bas la pente rouge dont je ne voyais plus les graviers agglutinés. Un vertige rétrospectif me fit chanceler. Les garçons riaient et se vantaient de leur exploit ; je les entendais comme dans un rêve.

Olivier et moi jouions beaucoup ensemble. Point de préjugés : poupées, ours en peluche, petites voitures, legos, osselets, craies de couleur, jeux de cartes, tout nous plaisait ; nous n'avions pas décrété que les poupées étaient réservées aux filles ou que seul un garçon savait actionner la poignée de commande du circuit 24. Nous passions des heures dans la chambre de l'un ou de l'autre à construire des forts avec des cubes en bois et à y placer les figurines coloriées en plastique dur que nous achetions chez le libraire avec notre argent de poche.
Nous tirions au sort qui aurait les cow-boys et qui les indiens, puis c'était la guerre. Nous avions instauré des règles, souvent remises en question par quelque manœuvre aboutissant à l'encerclement du camp adverse, si mortifié qu'il prétendait avoir été dupé. « C'est pas du jeu ! » s'écriait le vaincu, rouge de colère, qui démolissait d'un coup de pied rageur la construction savamment disposée et partait en claquant la porte.

Olivier enfreignait souvent les règles, il mentait et trichait et en riait, à ma grande fureur. Je prenais très au sérieux les règles convenues et détestais les rires moqueurs de mon frère, sa manière désinvolte de mentir au point qu'on ne savait jamais la vérité à moins de la connaître.

Un jour, ma mère se fâcha parce que, croyait-elle, nous avions eu l'idée idiote de déchirer une serviette de bain pour essuyer le tableau. Mais l'idée ne venait que de moi. Effrayée par sa colère, je mentis en toute conscience pour la première fois de ma vie et pire encore que le mensonge, j'accusai mon frère. Olivier se mit à nier, mais il riait en même temps et avait l'air tellement coupable qu'elle ne douta pas un instant de sa faute. J'avais espéré qu'il se défendrait et crierait la vérité avec fougue, me délivrant ainsi du poids soudain de ma double culpabilité, et je me sentis désemparée. Je dormis très mal cette nuit-là.
Le lendemain matin, dès que j'entendis du bruit dans la cuisine, je me levai. Ma mère rangeait la vaisselle, du lait chauffait sur le feu. Je lui avouai la vérité en pleurant. Elle s'agenouilla pour se mettre à ma hauteur, m'embrassa et me dit :  « Tu as eu des remords, c'était ça la punition. Ne pleure plus. »

Les jours suivants, je réfléchis à ce qui s'était passé. Je compris que le don d'Olivier était à double tranchant ; il l'exposait à la méfiance puisque le faux et le vrai prenaient dans sa voix les mêmes accents trompeurs, comme dans l'histoire de ce petit garçon qui s'amusait à effrayer sa mère en criant au loup et fut dévoré le jour où elle n'accourut pas à son aide. Mais de même que le garçon de l'histoire, Olivier mentait pour s'amuser et ne faisait courir de risque qu'à lui-même. Alors que moi, qui abhorrais le mensonge, je m'y étais initiée sous sa forme la plus haïssable à mes yeux : la calomnie.
Je me détestai d'avoir été lâche ; j'avais eu peur de perdre l'amour de ma mère, mais je m'aperçus que j'avais aussi besoin de son estime.

Ma mère a toujours posé sur Olivier un regard particulier. Peut-être l'avais-je accusé par jalousie. Pourtant je savais que ce regard était justifié et qu'il n'empêchait pas qu'elle m'aimait d'une autre façon. Elle s'inquiétait aussi pour moi, elle était ce qu'on appelle une mère poule, mais elle me faisait confiance ou plutôt avait confiance en la vie à mon égard ; c'était comme si elle était convaincue que rien de vraiment grave ne pouvait m'arriver.
En mentant, en accusant Olivier, j'avais détourné sur moi son attention. Elle avait dû le comprendre, puisqu'elle m'avait consolée.


A dix-huit mois, Olivier a failli mourir d’une méningite. Quand j’étais adolescente, ma mère me racontait souvent comment elle l'avait tenu dans ses bras toute une nuit, aussi mou qu’une poupée de chiffon, comment elle avait prié Dieu qu'il sauve son enfant. Quand l'aube était venue, elle s'était endormie, à bout de forces. Elle avait réellement dormi, un très bref moment, et dans ce sommeil qui n'avait probablement duré qu'une minute ou deux, elle avait rêvé d'une urgence et d'un poids dans ses bras. Le poids et l'urgence étaient liés, elle le savait, et soudain elle avait repris conscience, une peur horrible au ventre. Elle avait regardé le bébé inerte, certaine qu'il était mort. Alors elle avait vu ses yeux bouger sous ses paupières closes.


Mon frère et moi jouions beaucoup ensemble, mais c'était tout. Je crus longtemps qu'Olivier n'avait pas souffert de la mésentente de nos parents, je le jugeais insensible. Jusqu’au jour où Mathilde me parla de lui.
Je venais de me disputer avec ma mère, juste avant de la raccompagner à la gare, et j’étais encore pleine de ressentiment. Je téléphonai à ma tante pour lui confier ce qui s’était passé, je voulais entendre sa voix, calme, un peu tranchante quand elle exposait les faits. Mais ce n'est pas de ma mère qu'elle parla, ni de mon père ; elle me raconta quelque chose sur Olivier.
Une nuit, alors qu'il passait quelques jours de vacances chez elle – il devait avoir douze ou treize ans, elle ne savait plus exactement – il avait pleuré. Elle allait se lever, lorsque les sanglots s'étaient arrêtés. Au matin il n’y avait nulle trace de larmes sur ses joues et il semblait aussi joyeux que d’habitude. Elle l'avait quand même questionné. Il avait ri et affirmé que tout allait bien. La nuit suivante elle ne l'avait plus entendu, ni les autres nuits.
Je dis au revoir à Mathilde et raccrochai.
Sans me l’expliquer, je sus aussitôt qu’elle ne s’était pas trompée, Olivier avait pleuré. Et ce chagrin violent me rappelait le mien.

Je commençai à composer le numéro de mon frère, mais n'allai pas jusqu'au bout : rien de ce que je pourrais lui dire ne modifierait le passé.
Si je n'avais pas été tellement persuadée de son indifférence, nous n'aurions peut-être pas vécu l'un à côté de l'autre comme deux étrangers, comme nos parents, et peut-être aussi l'accident ne serait-il pas arrivé. Si j’avais parlé à Olivier de ma peur, aurait-elle été moins grande, et mon attention aurait-elle pu se détourner de ce qui l'avait retenue ?


Extrait de Pour les enfants


– Moi j'y crois. Je crois que les signes déterminent des grandes lignes. Je suis Bélier ascendant Balance. J'ai regardé sur Google. J'ai trouvé plusieurs sites. J’en ai retenu que le Bélier ascendant Balance est tiraillé entre des aspirations contraires, qu'il a tendance à se prendre pour un héros de roman, qu'il peut passer pour altruiste mais n'oublie jamais ses propres désirs, qu’il est capable de grands sacrifices, qu'il a un besoin absolu d'être aimé, qu'il parle beaucoup de lui. Quand je me sens en confiance, je parle beaucoup de moi, c’est vrai. C'est parce que je voudrais que les gens s'intéressent à moi. J'ai confiance en vous et vous êtes censé vous intéresser à vos clients, vos patients (quel est le terme qui convient le mieux ?) J'ai donc décidé de vous écrire. Je vous écris pour ne pas avoir à me déplacer. Et parce que j'en ai assez des séances qui durent quarante‑cinq minutes et se terminent en plein milieu d'une phrase. Non, je suis injuste, vous m'avez toujours laissée terminer ma phrase. Mais vous regardiez votre montre. Je savais qu'il fallait que j'arrête. Quand je me suis aperçue que le livre de ma fille m'atteignait plus que je l'avais cru, j'ai été tentée de vous appeler pour reprendre les séances. Puis je me suis dit qu'il suffisait que je fasse comme si. Je ferais comme si vous étiez en face de moi, assis dans votre fauteuil, dans cette pièce aux rideaux tirés, au silence à peine troublé par des pas dans l'escalier ou les voitures qui passent dans la rue. Il me suffirait d'un peu d'imagination. Je pourrais même inventer des propos que vous diriez. C'est facile, vous ne vous êtes jamais mouillé.

– Je ne suis pas d'accord.

– Que vous le soyez ou non n'a aucune importance, puisque c'est moi qui vous fais dire ici ce que vous ne dites pas. Et pour cause : vous ne savez même pas que j'ai décidé de vous écrire. Et si vous lisez un jour ces pages, si vous voulez me répondre il faudra que vous écriviez un livre, un autre. Ah oui, j'ai oublié de dire que vous êtes écrivain. Du moins vous m'avez dit que vous êtes écrivain. C'était à la dernière séance. A l’instant où j'ai appris que vous aviez écrit des livres et que vous aviez été publié – vous m'avez dit, je crois, que vous étiez en train d'écrire le cinquième – j'ai su que je ne retournerais plus vous voir. Je ne faisais pas une vraie psychanalyse, j'en étais bien consciente. Je vous téléphonais quand les choses allaient mal et vous me donniez un rendez-vous. Vous avez toujours répondu présent, je dois le reconnaître. Vous m'avez beaucoup aidée. Vous étiez mon seul ami, c'est ce que je me disais. Je m'imaginais qu'en votre for intérieur vous m'aimiez bien. Peut-être faisais-je un transfert. Je n'y connais pas grand-chose en psychanalyse, mais je sais qu'à un moment donné on doit s'attacher à son psy. C'est peut-être ce qui s'est produit, je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, vous étiez la seule personne à qui je pouvais parler, à qui j'avais envie de parler, devant qui je pouvais lâcher le flot de paroles qui débordait de moi à me faire hurler. Il m'arrivait d'ailleurs de hurler. Cela m'arrive encore, même si c’est moins souvent. Je pars en voiture, je roule prudemment. Il m'est arrivé une fois de rouler comme une folle, c'était juste après mon divorce. Un type m'a rattrapée quand je me suis arrêtée sur un parking. Il m'a dit qu'il était pompier et que si je voulais me suicider, il fallait que je fonce droit dans un mur, mais pas que je roule sur la route au risque de tuer d'autres personnes que moi. Ce type avait raison. Ça m'a remis les idées en place. Depuis je roule toujours prudemment, je me contente de hurler. Une partie de moi tient le volant, regarde la route, est vigilante. Et l'autre partie de moi, celle qui souffre, celle qui est enfermée à double tour sans personne pour lui ouvrir la porte, celle-là hurle comme une bête, à s'en déchirer les cordes vocales. Après je me sens mieux. J'ai mal à la gorge, mais ça va beaucoup mieux. Mes idées sont à nouveau en place. Je rentre à la maison en écoutant Nostalgie. C'est la seule radio qu'on peut capter en voiture ici. J'écoute une chanson de Charles Aznavour ou de Gilbert Bécaud, ils passent souvent Aznavour et Bécaud. J'écoute les paroles. Je les trouve vraies, ces chansons. Elles parlent de choses vraies. Avec vous, je n'avais pas besoin de hurler, je pouvais me contenter de parler. Vous m'écoutiez, ou ne m'écoutiez pas. En tout cas vous aviez l'air d'écouter. Pourtant, quand vous regardiez votre montre, je me demandais toujours à quel instant vous aviez cessé d'écouter. Avez-vous une montre interne qui vous fait sentir les minutes qui passent et celles qui se rapprochent de la limite ? Mais même si c'est le cas, à un moment donné vous devez forcément être distrait, n'écouter que d'une oreille. Mais peut-être avez-vous un enregistreur et réécoutez-vous ensuite toute la séance. Je ne sais pas, je ne vous ai jamais posé la question. J'aurais dû. Ça m'intéresse, votre boulot, je me dis que j'aurais peut-être pu choisir cette voie. Mais non, ça doit être pesant, à force, d'entendre tous ces gens qui viennent déverser leur mal-être dans votre cabinet. Vous aussi vous avez un mal-être, c'est obligé. Vous m'en avez donné la preuve à cette fameuse dernière séance, quand vous m'avez dit que vous écrivez sous un pseudonyme et que votre mère ignore que vous écrivez. Je n'en revenais pas. Je n’en reviens toujours pas. Ma fille, elle, a eu le cran de me faire lire son livre. Peut-être s'en fichait-elle complètement du mal que ça pourrait me faire, peut-être était-ce nécessaire que j'aie mal. Et vous, pourquoi n'avez-vous pas dit à votre mère que vous écrivez ? Et qu'écrivez-vous ? Je vous ai demandé votre pseudo. Bien sûr vous avez refusé de me répondre. J'ai badiné, j'ai dit que j'avais peut-être lu un de vos livres sans le savoir. Vous avez sûrement compris pourquoi je ne viens plus vous voir. C’est parce que lors d'une séance, l'une des premières, vous m'avez dit que je devrais écrire. Je vous ai répliqué que je l'avais déjà fait, que j'avais écrit un roman, que je l'avais envoyé à des éditeurs et que tous m'avaient répondu qu'il ne pouvait pas entrer dans leurs collections. Après cette séance j'ai repris mon roman – mon autofiction, devrais-je dire – je l'ai un peu modifié, très peu, j'ai changé le titre et je l'ai de nouveau envoyé à des éditeurs, pas les mêmes que la première fois. J'aurais pu, ils avaient certainement oublié ma prose. Mais j'ai opté pour d'autres. Peine perdue : rebelote, mon manuscrit a été refusé. Je ne vous l’ai raconté que bien plus tard, et c’est là que vous m’avez complètement surprise : ce n’était pas un psychanalyste que j’avais en face de moi, mais un écrivain ! Je vous ai envié. Je vous l’ai même dit. Je vous ai demandé comment ça s'était passé, comment et quand un éditeur vous avait contacté la première fois. Vous m'avez répondu que l'éditeur vous avait téléphoné assez vite après avoir reçu votre manuscrit. Je m'imaginais ça. J'aurais voulu que ça m'arrive. J'en avais eu l'intuition : si la réponse tardait à venir, c'était mauvais signe. Vous m'en avez donné confirmation.

– Il ne faut pas désespérer.

– C'est ce que je me répète sans arrêt. L'autre jour je voulais choisir un livre pour ma mère et j'ai découvert une auteure que je ne connaissais pas. Elle s'appelle Penelope Fitzgerald. Elle a débuté sa carrière d’écrivaine à soixante ans. Je n'en ai que cinquante, j'ai donc encore du temps devant moi. J'ai beaucoup de chance : je ne travaille plus. Entre les courses, la cuisine, les lessives, le repassage, le rangement, le ménage, le taxi… il me reste suffisamment de temps pour écrire. Mon premier livre, ou plutôt mon premier manuscrit, je l'ai écrit quand je travaillais. Il est sorti de moi d'un seul jet. Je n'ai pas dû mettre plus de deux mois à le rédiger. Il y a dix ans, après la séance où vous m'avez donné un gramme de confiance dans mes talents d'écrivaine, je l'ai sorti du tiroir où je l'avais planqué. Je l'y ai remis après la seconde fournée de lettres de refus. Et il y a quelques mois je l'en ai sorti à nouveau. Je ne désespère pas qu'un jour il soit publié. On verra bien. Pour l'instant il faut que je vous raconte ce que le livre de ma fille a déclenché en moi. Cette fois je parle bien du livre en chair et en os. Je suis allée l'acheter à la Fnac. C'était le mois de novembre, il faisait beau, alors j'ai pris ma moto. A la Fnac, je n'ai pas trouvé le livre de Johanna parmi les romans. Je m'en doutais. Elle m'avait dit qu'elle était déçue parce que son livre risquait d’être classifié dans la rubrique Essais et documents, et pas dans Littérature. Je suis allée voir une vendeuse et je lui ai donné le nom du bouquin et l'auteure :
Malgré eux de Winona Duteil. Il était rangé au rayon Sciences humaines. Il y en avait quatre. La pile était bien visible. J'aime beaucoup la photo que Johanna a choisie pour la couverture. Elle m'avait demandé mon avis. Elle avait aussi demandé celui de son beau-père, mon mari. Elle nous avait envoyé à chacun par Internet cinq photos et nous avait demandé d'en sélectionner une sans nous consulter. Elle voulait que chacun de nous fasse son choix séparément. Bruno a fait son choix, j'ai fait le mien. Nous avons téléphoné à Johanna l’un après l’autre, puis nous nous sommes dit quelle photo nous avions préférée. C'était la même. Elle est magnifique cette photo. C'est un portrait de ma fille. On ne la voit pas entièrement, mais pour quelqu'un qui la connaît bien c'est facile de la reconnaître. On voit une partie de son visage et de son buste, avec son grain de beauté qui ressemble à une mouche, vous savez, cette petite pastille de taffetas noir que les femmes autrefois s'appliquaient sur la joue pour être plus séduisantes. Johanna a une mouche du côté gauche, celui où sa joue est légèrement creusée. Les contours de son visage ne sont pas tout à fait symétriques. Elle a pourtant un visage d'ange. Je trouve qu'elle ressemble à Marylin Monroe. Ou à Norma Jean. Cela dépend. Quand elle est maquillée et habillée en pin-up, c'est Marilyn. De toute façon elle est belle, et aussi mystérieuse. Elle a toujours été un mystère pour moi. C'est ma première-née, je l'ai eue à vingt-deux ans. Quand elle était petite, on croyait souvent que j'étais sa baby‑sitter.



Mercredi 20 février, deuxième séance


– Ce qui m'a d'abord troublée dans le livre de ma fille, c'est que tout n'est pas vrai, mais que je n'étais pas toujours certaine de ce qui n'est pas vrai. Elle raconte des choses par la bouche de son héroïne, il y en avait que je reconnaissais et d'autres que je savais inventées, mais il y avait aussi des choses qui faisaient naître le doute dans mon esprit. Par exemple l'héroïne, qui est aussi la narratrice, raconte que sa petite sœur a été victime d’un pédophile. J'ai pris le téléphone et j'ai appelé Johanna. Je lui ai demandé s’il était arrivé quelque chose de ce genre à l’un d’entre eux. Elle m'a dit non, qu’elle avait inventé toute l’histoire, que rien de tel n’était jamais arrivé ni à Tessa, ni à elle, ni à Florian. Ça m'a rassurée. Je me suis dit qu'elle ne me mentirait pas là-dessus. J'ai quand même posé aussi la question à Tessa et à Florian, ils m'ont répondu comme Johanna. Je pense que mes enfants ne m'ont pas menti. S'il était arrivé une telle chose à l'un de mes enfants il me l'aurait raconté, et s'il ne l’avait pas fait j'aurais remarqué quelque chose d'inhabituel dans son comportement. Je sais pourtant que ce genre de choses arrive, que parfois personne ne se rend compte de rien. On entend des histoires comme ça à la télé ou à la radio. Vous comprenez, le plus perturbant dans le livre de ma fille, c’est ce mélange de réalité et de fiction et cette vraisemblance dans la fiction. Johanna sait mentir. Elle a menti à propos de son livre, elle a dit à la télé que tout ce qu'elle y raconte est vrai. C'est un mensonge puisqu'elle y raconte des choses que je sais inventées. Et c’est ce mensonge qui a commencé à changer la donne dans ma perception de son livre. Je lui ai demandé pourquoi elle avait dit que tout était vrai. Elle a paru étonnée. Elle m'a demandé « Tu es sûre que j'ai dit ça ? » Mais j'avais enregistré l'émission – j’étais si fière que ma fille passe à la télé – et nous avons regardé la cassette ensemble. Alors elle m’a expliqué qu'elle avait été perturbée par le trac, que c'était la fin de l'émission, qu’il lui restait plein de choses à dire mais qu’elle n’en n'avait pas eu le temps, elle ne comprenait pas pourquoi elle avait dit ça, elle regrettait. Je ne sais pas si je dois la croire. J'ai perdu un peu de ma confiance en elle. Au début j'étais persuadée qu'elle était sincère, qu'elle disait des choses aux journalistes sur sa famille et que les journalistes interprétaient mal ses paroles. C’est ce qu’elle m’avait affirmé. Dans le premier article publié sur Winona Duteil, il est écrit qu'elle a été élevée par sa grand-mère institutrice. Johanna n’a qu’une grand-mère institutrice : ma mère. Johanna avait donc dit à ce journaliste que c’était ma mère qui l’avait élevée ! Ça m’a fait bondir. Dans mes souvenirs mes trois aînés ont été élevés par moi et par leur père. Quant à notre quatrième et dernier enfant, il est élevé depuis son plus jeune âge par moi et son beau-père. Ce n’est pas ma mère qui a élevé mes enfants ! Bien sûr elle était présente, comme n'importe quels grands-parents mes parents venaient voir leurs petits-enfants, et ma mère venait même parfois toute seule pour les garder pendant que je travaillais ou pour les voir, tout simplement. Mais elle ne les a pas élevés. Vous comprenez, c'est là que le bât blesse, me blesse. Ma fille dit des choses aux médias et je me sens impuissante à y changer quoi que ce soit. Quand je lui ai dit ce que j'en pensais, elle m'a affirmé que c'était le journaliste qui avait mal interprété ses paroles, qu'elle n'avait jamais dit avoir été élevée par sa grand-mère, mais seulement que sa grand-mère avait joué un rôle très important dans sa vie quand elle était petite. Le problème, c'est que plus tard, dans une autre émission, la première phrase qu'elle a dite au journaliste qui l'interviewait, ça a été : « J'ai été élevée par ma grand-mère institutrice. » Elle a dit ça, mot pour mot. Moi j'ai entendu cette phrase et j'ai été scotchée. Je n'en croyais pas mes oreilles. Mon mari regardait l'émission avec moi, il m'a confirmé que j'avais bien entendu. Heureusement, sinon j'aurais pu croire que j'étais folle ! Quand je l'ai écrit à ma fille, par e‑mail, elle m'a répondu que ça l'inquiétait, qu'elle ne se rappelait pas avoir dit ça, que j'avais dû me tromper. Comme j'étais sûre de mon fait, elle m'a écrit qu'elle était peut-être en train de faire un dédoublement de personnalité, que ça lui foutait la trouille. J'aime ma fille, je m'inquiète pour elle, alors je l'ai rassurée. J'ai trouvé une explication qui tienne la route : oui, ma mère était souvent présente quand elle était petite, alors peut-être inconsciemment elle se dit que c'est elle qui l'a élevée. Et j'ai ajouté que ce n'était pas tout à fait faux, parce qu'elle est sa première petite-fille et que donc mémé avait été particulièrement présente pour elle, plus que par la suite pour Florian, Tessa et Alban. Mon explication l'a rassurée, elle l'a faite sienne. Moi aussi j'étais assez contente d'avoir trouvé cette échappatoire. Mais en fait je m'aperçois que je n'y crois pas vraiment. Parce que bon Dieu je l'ai élevée, ma fille, comme ses frères et comme sa sœur, ce n'est pas ma mère qui lui a donné le sein, qui a eu l'une des plus grandes peurs de sa vie le jour où au retour d'une promenade j'ai cru qu'elle était morte. Je l'avais prise avec précaution pour ne pas la réveiller parce qu'elle s'était endormie, et en la sortant du landau j'ai cru un instant, un terrible instant, qu'elle était morte. Elle pesait tellement lourd dans mes mains, comme une chose inanimée. Pendant cet instant mon cœur a dû s'arrêter de battre, et puis sa joue a tressailli. C'était comme si j'avais vu un gouffre s'ouvrir devant moi et se refermer aussitôt. J'ai vu sa joue tressaillir et j'ai compris que je m'étais trompée. Elle dormait simplement si profondément que je l'avais crue morte. Ma mère n'a pas éprouvé pour ma fille ce que j'ai éprouvé et ce que j'éprouve toujours pour elle. Ma mère ne l'a pas élevée. C'est un mensonge. Mais je ne peux pas empêcher Johanna de croire et de dire ce qu'elle croit et ce qu'elle dit. Ce qu'elle dit, j'ai essayé de l'empêcher, mais ça ne marche pas. Elle n'en fait finalement qu'à sa tête. Je viens seulement de le réaliser. L'autre jour, elle est venue à la maison et à un moment elle est sortie pour fumer une clope. Je l'ai accompagnée et nous avons bavardé. Je lui ai raconté qu'une fois, quand elle était toute petite, j'avais couché avec mon amant alors qu'elle était présente dans la chambre. Elle avait environ deux ans, nous étions partis pour le week-end chez des amis dont l'un était mon amant, et comme Markus, mon ex-mari, était au courant de la situation et m'avait donné son accord, je n'avais pas dormi avec lui cette nuit-là, mais avec mon amant. Johanna dormait dans ma chambre dans son petit lit pliant en tissu. Elle dormait, j'en suis sûre, parce que j'avais attendu qu'elle s'endorme pour aller dans la chambre avec mon amant. J'avais vérifié. Nous avons fait l'amour d'une façon tendre et silencieuse. Mais peut-être l'a-t-elle perçu dans son sommeil, peut-être a-t-elle su que je faisais l'amour avec un autre homme que son père. J'ai raconté ça à ma fille, je m'en mords les doigts aujourd'hui. J'ai d'ailleurs regretté tout de suite, mais j'ai ri, je lui ai dit « Maintenant tu vas peut-être mettre cette histoire dans un bouquin, ou la raconter à la télé. » C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que ma fille était devenue une écrivaine et un personnage public. Que ma vie privée ne l'était plus tant que ça, qu'elle pouvait en dire ce qu'elle voulait, comme bon lui semblait. Nous en avons discuté. Elle m'a raconté que son ami Lilian avait écrit un bouquin dans lequel il parlait de son ex, qu'il avait dévoilé certains détails de quand ils étaient ensemble et que ça n'avait pas plu à l'ex parce que Lilian ne lui avait pas demandé son avis. Quand elle a écrit son bouquin à elle, Johanna a dit à Lilian qu'elle y parlait de lui. Lilian lui a répondu que c'était le risque, lorsqu’on fréquente un écrivain ou une écrivaine on court le risque de voir des choses de sa vie privée racontées dans un livre un jour ou l'autre. C'est ce qui m'arrive avec Johanna. Mais c'est ma fille et je ne peux imaginer une seule seconde ne plus la voir ou ne plus lui parler. Alors j'ai voulu me persuader que ça m'était égal qu'elle écrive ou dise des choses sur moi ou sur notre famille qui étaient fausses ou qui réveillaient mes blessures les plus profondes. Je n'avais qu'à laisser glisser. Mais ça ne glisse pas. Ça reste accroché et ça fait naître dans mon cœur des sentiments que je n'aime pas. Je me sens méchante, aigrie, mauvaise. Je voulais être une mère tendre et je m'aperçois que je ne suis pas cette mère. J'ai en moi l'idéal de la mère qui pardonne, qui n'a même pas à pardonner puisqu'elle comprend ses enfants. J'ai essayé d'être cette mère-là, je voulais à tout prix comprendre mes enfants. Je voulais être une mère équilibrée et forte, qui éduque ses enfants avec assurance et bonté, qui les aime d'un amour juste et les protège sans les surprotéger, qui sait les laisser vivre leur vie et sait vivre la sienne. Je n'ai pas été cette mère-là. Je le regrette et je l'ai dit à mes enfants. Je l'ai dit une nouvelle fois à Johanna après avoir lu son livre. Elle m'a répondu que je ne dois pas regretter, que c'est grâce à moi qu’elle est telle qu’elle est, et elle a ajouté qu'elle est heureuse dans sa vie. Alors pourquoi ça ne me satisfait pas, pourquoi je ne la crois pas tout à fait ? Est-ce parce que je n'aime pas l'idée que ce soit grâce à moi qu'elle est telle qu'elle est ? Est-ce parce que je préfèrerais qu’elle soit autrement ? Je devrais pourtant me réjouir puisqu’elle me dit qu’elle est heureuse. Si j'ai du mal à me réjouir, est-ce parce qu'elle est heureuse dans une vie que je n'avais pas imaginée pour elle ? Ou parce que je ne la crois pas heureuse ? Ou encore parce que mon sentiment de culpabilité est si fort que je ne peux pas croire qu'elle soit heureuse ? Je n’arrive pas à démêler ce que je ressens exactement à propos de la vie de Johanna.

Extrait de J'ai tué la mère parfaite